Le parc

LE POINT DE VUE DU JARDINIER SUR LE JARDIN DES ORMES

La première fois que je suis venu aux Ormes, c’était l’hiver 2004. Mes bottes en caoutchouc du Luberon n’ont pas sauvegardé mes orteils du froid gélif. La vision du jardin était plutôt rude et austère, encore encombré des dégâts de la tempête.

Isabelle et Charles m’ont accueilli chaleureusement en me demandant : « Que peux-tu faire ? ».

Charles m’a rassuré : « je te laisse carte blanche ».

Nous avons convenu ensemble de travailler par zones, et de finaliser chacune d’elles. Les premières interventions ont été assez musclées ; puis sont venus le temps des nuages et enfin des aménagements.

Au fil des saisons, l’unité et l’esprit du parc ont commencé à se révéler.

 

Le jardin à bras le corps

Débroussailler, nettoyer, tailler, couper, brûler, scier, tronçonner, élaguer, ranger, rassembler.

Voilà ma pratique de base de l’art martial du jardinier !

Mais en même temps, il est essentiel de garder à l’esprit les grandes lignes pour œuvrer avec la nature dans le respect de ce qu’elle nous demande. Action et écoute sont étroitement et intimement mêlées. Ne pas venir avec un modèle préconçu, capter et se laisser toucher font partie de mes approches.

J’essaie d’agir sans laisser de traces, je dessine des perspectives. Dans la tradition des jardins japonais, la notion de Shakkei , ou emprunt de paysage m’a beaucoup inspiré pour architecturer le jardin des Ormes. Il suffit quelquefois de n’enlever qu’une branche pour dégager un espace remarquable.

 

Donner à voir et à ressentir

Les neufs buis centenaires sous leur apparence à l’origine de buissons échevelés ont attiré par leur potentiel l’incorrigible jardinier japonisant que je suis.

Une fois taillés, ils ont montré toute leur puissance et leur caractère ; leur bois couleur ivoire contrastant avec la matière verdoyante et dense de leurs plateaux en nuages. Je les nomme « les cinq dignitaires » et « les quatre gardiens du potager », en clin d’œil aux jardins des lettrés.

Par leur mouvement dansant, ils participent grandement à la beauté générale du jardin et s’y intègrent comme un point d’orgue.

Comme en résonance, le grand tilleul se dresse au fond du parc, majestueux. Son tronc de 4,50 m de circonférence et sa couronne, libérés des rejets et des arbres qui avaient poussé trop près, dévoilent son aura d’arbre-maître et de cérémonie.

Je tente de partager avec le promeneur un nouveau regard sur le jardin. Le jardin nous apprend à discerner les lignes de force, les pleins, les vides, la lumière, les couleurs, les sensations diverses.

Espace de transition entre l’humain et la nature, un mais multiple, le jardin nous invite à passer d’une ambiance à une autre.

Il permet d’accueillir non seulement la rêverie mais aussi toutes les activités de la communauté

des hommes. Sans oublier celle souvent invisible mais pourtant bien présente du monde animal, cavalcades effrénées des écureuils, concerts symphoniques de nos amis les oiseaux …

 

"Fuzei" : vent-sentiment

Ce mot japonais qu’on peut traduire par ‘’ vent-sentiment ‘’ est un terme paradoxalement indéfinissable.

Il fait appel à la fois à l’esprit du lieu et à l’esprit de celui qui le perçoit. C’est la rencontre des deux qui crée le Fuzei, comme un dialogue subtil.

Le jardin nous emmène alors vers l’extérieur et l’intérieur de nous mêmes dans deux directions simultanées et complémentaires. Il nous donne l’inspiration dans tous les sens du terme.

Le jardinier ne peut pas créer le Fuzei par sa seule volonté. Il peut seulement participer aux conditions pour laisser le Fuzei s’exprimer et l’harmonie émaner.

 

Oeuvrer aux Ormes est pour moi l’histoire d’une rencontre singulière. Rencontre avec Isabelle et Charles riches d’ouverture et de confiance, dans la continuité d’un art martial pratiqué ensemble.

Rencontre d’un lieu, véritable oasis enchanté en Champagne.

C’est à présent le plaisir et la joie de voir germer, pousser et grandir de nouvelles énergies dans le terreau du passé.

Le jardin est dojo, espace de vie et de transformation.

Il nous nourrit à la mesure de ce que nous lui donnons.

 

Patrick CHAVE , LE TAILLE-NUAGES Montfavet , le 21 Avril 2013.

 

Quelques bons livres de jardin à déguster :

  • Dresser des pierres, planter des bambous : l’art du jardin selon Nan Shan (Editions Les Deux Océans)

  • Le jardin du lettré. Antoine Marcel (Editions Alternatives)

  • Les leçons du jardin Zen. Erik Borja (Editions du Chêne)

  • Dresser les pierres, ou le lieu de l’œuvre. Augustin Berque (article in Communications, 64, 1997. La création , pp 211-219)

  • Jardins feng-shui. Gérard Chauvin, Patrick Glémas (La Maison Rustique)

  • Jardins de longévité. Pierre et Suzanne Rambach (Skira)

  • Sakutei-ki ou le livre secret des jardins japonais. Pierre Rambach, Masuda (Skira)

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